Italie : savoir rompre…

Depuis le départ j’ai accueilli avec scepticisme la volonté de la Ligue de Matteo Salvini de vouloir absolument participer à une coalition gouvernementale avec le Mouvement des 5 étoiles. Son partenaire de coalition, Luigi Di Maio, n’offrait aucune garantie de fiabilité et de solidité. Face aux difficultés qui ne manqueraient pas de se dresser sur leur route pouvait-on réellement penser que cet attelage, tirant à hue et à dia, saurait faire preuve de la cohésion nécessaire ? Je n’y croyait pas une seconde.

Il fallait donc à Matteo Salvini agir rapidement pour marquer les esprits et pouvoir retourner aux urnes sereinement. Et cela ne pouvait passer que par une chose : mettre en pratique immédiatement son programme sur l’immigration et prouver à l’Europe, et à ses électeurs, que la théorie de la rémigration pouvait s’appliquer dans la pratique et que le déferlement migratoire n’était pas une fatalité. Prendre immédiatement des mesures fortes et symboliques, voilà ce qui devait guider Matteo Salvini. Faire simple et efficace. Il n’y avait aucune autre alternative. Les électeurs de la Ligue pourraient pardonner l’échec de cette coalition mais pas une trahison sur la question migratoire. Le chemin était étroit. Car de la compromission à la capitulation il n’y avait qu’un pas.

Force est de constater que le dirigeant de la Ligue a parfaitement compris les enjeux. Il a su agir rapidement et prendre des mesures radicales. Ce qui a permis au ministre de l’Intérieur de devenir l’homme politique le plus populaire d’Italie et à son parti d’être le premier de la péninsule si l’on en croit les sondages. Son action sur les questions migratoires est largement approuvée par ses concitoyens et même au-delà des frontières. Partout en Europe on ne parle que de Matteo Salvini et de sa politique contre l’immigration. Pour l’approuver ou pour la condamner. Peu importe à vrai dire. Tout ce tapage médiatique le renforce. Les mesures qu’il a prises, qu’elles soient fortes ou symboliques, ont marqué tous les esprits. Dans de nombreux pays européens en proient à une crise identitaire et culturelle, elles provoquent l’espoir que rien n’est irréversible. C’est exactement ce qu’il fallait faire. Ce qu’il fallait réussir. Mission accomplie. Mais, et c’est là toutes les limites de l’exercice, Matteo Salvini et la Ligue ne gouvernent pas seuls. Or, si le programme de la Ligue, essentiellement basé sur les questions identitaires, peut s’accommoder du temps court, ce n’est absolument pas le cas pour celui du Mouvement des 5 étoiles qui repose surtout sur les thématiques sociales et économiques. Celui-ci ne peut s’accomplir, sans aucune garantie de succès, que dans la longue durée. Et surtout, sa radicalité le rend irréalisable dans les conditions actuelles. Si la radicalité sur les questions migratoires et identitaires peut s’apparenter à une forme de pragmatisme, la radicalité en matière économique ou financière s’avère bien souvent suicidaire.

Or ce programme économique entrait en contradiction avec la réalité.  Ce gouvernement n’ayant aucune autonomie en matière monétaire et financière. L’Italie est endettée jusqu’au cou. Sa dette s’établit à environ 2.300 milliards d’euros soit 132 % du PIB, ratio le plus élevé de l’UE après la Grèce. Certes, ce bilan n’était pas de son fait mais celui des dirigeants qui se sont succédés ces dernières décennies et que nos médias persistent pourtant à nous présenter comme des personnes « responsables » ou des « experts ». Il n’en reste pas moins vrai qu’un tel programme (revenu « de citoyenneté » garantie en faveur des pauvres, impôt sur le revenu unique et plafonné à 15 %, réforme des retraites et nationalisation des banques en difficultés) nécessitait de disposer de marges de manœuvre bien plus importantes que celles que la coalition allait trouver à son arrivée au pouvoir. Il imposait également de disposer des commandes budgétaires et monétaires pour agir. Or, ces leviers étant pilotés non pas depuis Rome mais depuis Bruxelles et Francfort, il était illusoire de penser que la coalition pourrait appliquer son programme. Et si il lui venait l’idée de vouloir passer outre, nul doute que l’exemple grecque se répéterait. Les européistes cosmopolites ne laisseraient pas passer une telle opportunité d’humilier leurs adversaires. Sans compter qu’ils pourraient toujours disposer du soutien des spéculateurs de l’acabit de Georges Soros pour déstabiliser ce gouvernement si le besoin s’en faisait sentir en attaquant la dette italienne pour étrangler le pays par une hausse des taux d’intérêt à 10 ans.

Nous y sommes ! Depuis la présentation du budget par le ministre de l’économie, Giovanni Tria, les marchés financiers se déchaînent. Les bourses européennes chutent, la situation des banques italiennes empire, les taux sur la dette italienne se tendent, retrouvant des niveaux datant de 2014 et rien n’indique que cela va s’arrêter. Bref, l’heure de vérité approche. Soit le gouvernement capitule, ce qui signifierait la mort politique du Mouvement des 5 étoiles, ce qu’il ne peut se permettre, soit il s’entête, ce qui adviendra certainement, provoquant sans aucun doute une crise financière et économique à l’échelle européenne. Dans ces conditions, Matteo Salvini doit prudemment se retirer du jeu. Le plus rapidement possible. C’est la condition sine qua non pour ne pas dilapider tout le bénéfice de son action au ministère de l’Intérieur et pour ne pas se laisser entraîner par le naufrage de son partenaire de coalition. De nouvelles élections législatives, si elles devaient se produire dans les prochaines semaines, donneraient une majorité à la Ligue et à ses partenaires de la coalition de droite. En amour comme en politique il faut savoir rompre. Le moment est venu.

Laurent Dayona

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